La vie politique sénégalaise n’est jamais à court de polémiques. Mais celle qui agite l’intelligentsia nationale depuis cinq ans mérite une attention particulière, car elle soulève une question essentielle : quelle est la place de l’intellectuel dans la cité et quelle responsabilité morale lui incombe ? En effet, lorsqu’un Boubacar Boris Diop adoube publiquement le charlatan Bara Ndiaye, ce n’est pas, aux yeux de certains, un simple geste de courtoisie médiatique, mais un acte intellectuel, un signal puissant envoyé à un espace public sénégalais verrouillé depuis trop longtemps.
La posture de Boubacar Boris Diop face aux excès répétés de Bara Ndiaye suscite un profond malaise. Il ne s’agit plus ici d’une simple divergence d’opinions, mais d’une question de cohérence morale et de responsabilité intellectuelle.
A la faveur du dernier tweet de Boris à l’endroit de ce vendeur de poudres magiques et de talismans qui permettraient à son détenteur d’être protégé de la prison, une question simple s’impose : qu’admire-t-on aujourd’hui dans la parole publique ? La vigueur d’un style ? L’efficacité d’une formule ? La capacité à élever le niveau du débat ? Au-delà des personnes, c’est l’état de notre conversation démocratique qui est en cause.
En effet, il y a des séquences qui dépassent la polémique du jour. Elles révèlent un état d’esprit, une hiérarchie de valeurs, une fatigue du débat public. La récente appréciation formulée par Boubacar Boris Diop à propos de Bara Ndiaye a provoqué de fortes réactions au Sénégal. Certains y ont vu la reconnaissance d’un tempérament combatif. D’autres y ont lu le signe d’un glissement plus inquiétant : la tendance croissante à confondre force de parole, intensité médiatique et valeur politique. Au fond, une seule question compte : qu’est-ce qu’une parole publique digne d’estime dans une démocratie ?
Le malaise vient d’abord d’une confusion persistante entre trois choses distinctes : l’intelligence, l’éloquence et la profondeur intellectuelle. On peut avoir de la vivacité, un sens aigu de la réplique, une lecture rapide des rapports de force. On peut aussi posséder un vrai talent oratoire, savoir capter une salle, trouver la formule qui claque, imposer le tempo de l’actualité. Ces qualités existent et méritent d’être reconnues. Mais elles ne se confondent ni avec la rigueur de la pensée ni avec le sens des responsabilités et la décence dans les propos qu’exige toute intervention publique.
L’éthique, la vraie ligne de partage
C’est là qu’intervient la figure de l’intellectuel. Un intellectuel n’est pas seulement quelqu’un qui parle bien, ni même quelqu’un qui sait beaucoup. C’est une personne capable d’ordonner la complexité, de distinguer les faits des impressions, des opinions, de relier l’actualité à des principes et sans compromission, pouvoir mettre le curseur sur l’éthique et la morale publiques. Sa légitimité ne tient pas au vacarme qu’il suscite, mais à l’effort de nuance, de cohérence et de mise en perspective qu’il apporte au débat. La pensée se mesure moins à l’intensité d’une parole qu’à la discipline qui l’empêche de transformer l’opinion en verdict.
La fracture décisive n’oppose donc ni l’école française aux autres parcours, ni les diplômés aux autodidactes, ni les élites au Peuple. Le Sénégal a produit de grandes figures dans toutes les catégories socio-professionnelles, avec des trajectoires très diverses. La vraie ligne de partage est éthique et morale. Elle sépare ceux qui considèrent la parole comme une responsabilité de ceux qui la manient comme une arme. Elle scinde ceux qui voient la politique comme une construction collective de ceux qui la réduisent à une scène de démolition. Elle oppose ceux qui s’arc-boutent à la recherche de la vérité et ceux qui s’agrippent au mensonge, à la calomnie, à l’insolence, voire l’irrespect pour exister dans l’espace public.
D’où le risque de confondre tumulte et vitalité démocratique. Une démocratie peut être bruyante sans être saine. Quand la polémique remplace l’argumentation, quand la répartie tient lieu de réflexion, quand humilier l’adversaire devient plus rentable qu’examiner les problèmes publics, la parole cesse d’éclairer : elle excite, divise et épuise. Le phénomène n’est pas propre au Sénégal, mais il heurte ici une tradition qui associait encore le débat à une certaine idée de la civilité.
Il faut alors regarder en face la fascination pour certaines figures de controverse. Qu’admire-t-on exactement ? Le courage ? La liberté de ton ? La capacité à occuper l’espace médiatique ? Une société en doute sur elle-même peut être tentée d’ériger en modèle celui qui parle le plus fort ou même des contre-valeurs. Mais l’audace n’est pas toujours du courage, la brutalité n’est pas de la lucidité, et l’insolence n’est pas la liberté. Une parole qui frappe peut séduire sur le moment tout en dégradant durablement la qualité du jugement collectif.
Banaliser ce qui devrait alerter
C’est pour cela que la responsabilité des intellectuels est particulière. Reconnaître chez une personnalité publique de l’énergie, une présence ou une habileté, n’a rien d’interdit. Mais lorsqu’une voix respectée comme celle de Boubacar Boris Diop semble cautionner un style politique fondé sur l’affrontement permanent, l’effet dépasse le simple compliment. Elle contribue, volontairement ou non, à déplacer les seuils de tolérance du débat public et à banaliser ce qui devrait au contraire alerter. Car l’enjeu dépasse le commentaire d’une phrase ou l’interprétation d’un hommage ponctuel. Il touche à la réception collective de ce type de signal dans un climat déjà saturé de tensions.
Le problème, cependant, n’est pas qu’un écrivain ou un penseur reconnaisse une qualité chez un acteur politique, charlatan à ses heures perdues, et avec lequel il partage un certain alignement dans la défense de celui qui a «confondu Imodsen et Sweet Beauté». Le problème surgit lorsque, dans un climat déjà saturé de tensions, cette reconnaissance est reçue comme une forme de légitimation globale d’un style politique dominé par la surenchère verbale, l’insulte et la calomnie. Ce n’est plus alors une appréciation ponctuelle ; c’est un signal culturel. Et les signaux culturels comptent, parce qu’ils dessinent les hiérarchies implicites de ce qu’une société accepte, tolère, admire, excuse ou finit par normaliser.
Depuis plusieurs années, nous faisons de moins en moins de politique au sens fort du terme. Nous commentons des personnes au lieu de discuter des institutions et des sujets de fond. Nous suivons des affrontements de tempéraments au lieu de débattre des politiques publiques. Nous nous passionnons pour les formules qui blessent pendant que les sujets décisifs (l’école, la Justice, la santé, l’emploi, la dette, la croissance, l’inflation, la diplomatie, l’agriculture, la souveraineté économique…) réclament une attention plus exigeante des intervenants dans l’espace public. Le commérage politisé prend ainsi la place de la délibération.
Les effets sont connus. La brutalité verbale finit par paraître normale. Bara Ndiaye est celui qui nous a une fois dit en public que «reew mii ab sawu kaay moo ko taal» (comprenez «ce pays a brûlé à cause d’un pénis»). Et c’est ce Bara Ndiaye dont Boris tend à légitimer les prises de parole.
Avec des gens de la trempe de Bara, les plus jeunes apprennent que la visibilité se gagne moins par la solidité d’une idée que par l’outrance ou l’outrecuidance d’une formule. Ce qui amène les voix les plus mesurées à se retirer peu à peu du débat public, lassées d’une arène où la nuance est perçue comme une faiblesse. N’a-t-on pas entendu Me Aïssata Tall Sall dire à Ngagne Demba Touré de Pastef, lors d’une discussion organisée par le mouvement «Y’en a marre», que «c’est ce genre de comportement qui a amené beaucoup de personnes à refuser le débat» ?
L’exemplarité n’est pas un luxe moral
En effet, une démocratie perd beaucoup quand ses voix responsables se taisent et que triomphent celles qui savent le mieux transformer chaque divergence en vacarme. Dans un tel contexte, l’intellectuel n’a pas pour mission d’ajouter du combustible à l’incendie symbolique. Sa tâche est plus ingrate et plus noble : ralentir le jugement, redonner sa place à la complexité, rappeler qu’un adversaire n’est pas un ennemi, qu’une institution n’est pas une personne, qu’une indignation n’est pas un programme, qu’un slogan n’est pas une vision. L’intellectuel authentique n’est pas celui qui accompagne docilement les passions de son camp, mais celui qui accepte de le contrarier lorsque l’exigence de vérité, de justice ou de cohérence l’impose. Il ne sert pas d’alibi moral à la brutalisation du débat ; il lui oppose une norme.
Cette norme porte un nom simple : l’exemplarité. On la juge parfois naïve, presque décorative, dans un monde politique réputé dur et cynique. C’est une erreur. L’exemplarité n’est pas un luxe moral. Elle est une infrastructure invisible de la confiance publique. Sans elle, les institutions s’usent plus vite, les mots perdent leur crédit, et le citoyen s’enferme dans une défiance généralisée où tout se vaut, où plus rien ne mérite d’être défendu, où le sentiment d’impunité finit par l’emporter sur le souci du bien commun. Une démocratie ne tient pas seulement par ses lois ; elle tient aussi par les habitudes de retenue, de responsabilité et de respect qui rendent la loi vivable.
Le Sénégal, pays de dialogue avec ses formules consacrées comme «reeroo amul ñak waxtaan moo am» (littéralement «notre divergence est juste un quiproquo»), n’a aucune raison de renoncer à cette exigence. Notre pays dispose d’une tradition rare de production intellectuelle, de conversation civique, de pluralisme religieux et culturel, d’élégance verbale même dans la controverse. Cette tradition n’a jamais été parfaite ; elle a connu ses hypocrisies, ses exclusions, ses violences. Mais elle portait au moins l’idée qu’il existe une différence entre convaincre et écraser, entre contester et dénigrer, entre parler au Peuple et flatter ses colères. Perdre cela serait bien plus grave qu’une polémique de plus. Ce serait consentir à l’appauvrissement de notre imaginaire démocratique.
Le courage véritable ne consiste pas seulement à choquer ou à défier. Il consiste souvent à parler juste quand tout pousse à l’excès, à refuser la flatterie de son propre camp, à ne pas mentir pour être applaudi, à ne pas simplifier pour être compris plus vite. Il exige une ascèse qui est l’inverse du réflexe polémique. Voilà pourquoi l’on devrait se méfier d’une culture politique où l’on récompense avant tout la capacité à blesser, à provoquer ou à dominer la scène. Comme vient de le faire Boris à l’endroit de ce charlatan. Une Nation ne grandit pas quand elle érige la rudesse en critère d’authenticité ; elle grandit lorsqu’elle apprend à faire de la fermeté sans vulgarité et du désaccord sans déchéance.
Au fond, la question n’est pas de savoir qui il faut applaudir ou condamner dans la logique immédiate des camps. Si nous continuons d’admirer sans réserve la performance verbale, nous obtiendrons davantage de bruit. Si nous réhabilitons la pensée structurée, la rigueur morale et le sens des limites, nous donnerons une chance à un débat public plus adulte. Les démocraties ne s’abîment pas seulement dans les grandes crises. Elles se dégradent aussi quand leurs critères s’abaissent. C’est peut-être là que se trouve le vrai péril qui guette le Sénégal.
Par Bachir FOFANA
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