Ce que l’égalité veut dire

C’est le journal Le Quotidien qui donne l’information : les députés du Peuple -ceux à qui nous avons donné le pouvoir de nous représenter et de porter nos revendications : c’est le principe de la délégation de soi dans le système représentatif- vont bénéficier, dans la clandestinité, d’un appui financier pour la fête de Tabaski. Apparemment, les députés ne peuvent pas se ceindre les reins comme la majorité de nos compatriotes. Et le président de l’Assemblée nationale a trouvé la solution parfaite pour ses ouailles. Après tout, c’est une pratique routinière : l’élite politique a toujours vécu dans un autre monde, celui dans lequel ses avantages sont illimités. Elle ne peut pas comprendre la situation dans laquelle vivent les couches sociales les plus défavorisées (à la fin de son règne, le Président Abdou Diouf ignorait le prix unitaire des denrées de première nécessité). Ce n’est pas le pouvoir en place qui a inventé cet embourgeoisement des politiciens. Ibou Fall a une très belle phrase : «L’alternance n’abolit pas les privilèges, mais les privilégiés.» Pourquoi donc devons-nous nous indigner de la continuité d’une telle pratique ? C’est une question à laquelle on ne répond qu’avec acrimonie. Et avec rage.
Dans notre pays, seuls les hommes politiques, qui peuvent gagner leur vie en pratiquant ce qu’un écrivain appelle «l’art de ne rien faire», ont la possibilité de se prémunir contre la crise économique. Et seuls les plus démunis, celles et ceux qui n’ont rien, doivent faire des sacrifices. Tel est le sentiment de nos compatriotes, que l’on peut facilement déceler en lisant les réactions que l’affaire des voitures avait suscitées. Je me souviens d’une discussion avec ma mère, qui s’intéresse beaucoup à la politique (je n’arrive pas à comprendre les raisons pour lesquelles elle a une conscience politique ou une conscience de classe). Elle m’envoya un long message dans lequel elle exprimait son exaspération : «J’ai entendu par la radio que les députés vont avoir des voitures. Pour quelles raisons ? Ils ne font rien, ces gens-là… Mais comment est-ce possible ? Ils ont dit que le pays n’a pas d’argent. Tu avais entendu ça non ? Ce n’est pas possible. De toute façon, je te l’avais dit : Macky devait rester.» J’essayai de la raisonner pour mettre fin à la discussion : «Peut-être qu’ils en ont besoin pour leur travail.» Et elle s’emporta : «Tu n’as rien compris. Rien. Ces gens-là ne s’intéressent qu’à leurs intérêts, pas à nous.» De fait, sa colère symbolise le fossé qui ne cesse de se creuser entre le pouvoir en place et la tourbe. C’est aussi l’égalité qui est en procès.
La semaine dernière, j’ai lu Ce que l’égalité veut dire (Seuil, septembre 2025, 144 pages) de Thomas Piketty, célèbre économiste français dont les travaux ont révolutionné notre manière de voir les inégalités, et de Michael J. Sandel, philosophe politique américain. Un économiste et un philosophe donc qui discutent sur l’économie. D’emblée, le texte peut sembler rébarbatif. Il n’en est rien : c’est un dialogue agréable et surtout érudit, au cours duquel les deux penseurs ont réfléchi en duo -et parfois en duel- sur les inégalités sociales auxquelles nous assistons depuis l’offensive néolibérale, sur la tyrannie de la méritocratie (le terme a été forgé par Michael Young) et ses conséquences, sur le péril climatique et le dilettantisme des Etats, sur les raisons de l’ascension des populismes de droite, sur la dégénérescence de la gauche, sur la brutalité des frontières, bref, sur la déliquescence de la boussole morale que représente l’égalité.

L’offensive néolibérale et l’obscénité des inégalités
Le philosophe commence le dialogue par dénoncer le fait que, dans nos sociétés, le fossé entre les gagnants et les perdants devient de plus en plus abyssal. Une caste monopolise des avoirs colossaux au détriment de la majorité. Et l’exemple qu’il donne est foudroyant : en Europe, les 10% les plus riches concentrent plus d’un tiers des revenus et détiennent plus de la moitié du patrimoine. Mais Piketty, qui s’appuie en grande partie sur l’histoire dans ses travaux, dédramatise le constat alarmant du philosophe : en dépit des inégalités auxquelles nous assistons, la situation était beaucoup plus inégalitaire il y a deux siècles ; et sur le long terme, on se dirige davantage vers l’égalité. L’origine de ce mouvement égalitaire remonte, dit-il, au XVIIIe siècle, impulsant ainsi une dynamique contestataire dans toutes les sociétés. De ce fait, il y a de fortes chances que la marche vers l’égalité continue dans un monde où, depuis l’offensive néolibérale dans les années 1980, on assiste à une explosion des inégalités.
L’offensive néolibérale est un tournant décisif dans la marche bringuebalante de notre monde. Enclenchée au Royaume-Uni par Margaret Thatcher à partir de mai 1979, puis propagée dans le reste du monde par Ronald Reagan à partir de novembre 1980, la révolution néolibérale a littéralement transformé le rapport de l’Etat à l’économie et aux services publics. Il fallait désormais en finir avec l’Etat-providence (à savoir l’omniprésence de l’Etat dans la redistribution des richesses), avec les aides sociales, avec le financement des services publics tels que l’éducation et la santé ; il fallait aussi accorder plus de latitude aux entrepreneurs et réduire l’influence des syndicats. Cet «esprit du temps» s’est propagé dans tous les coins de la planète. Et les plus démunis sont les premières victimes (quand il y a une «marchandisation» des services publics, la plupart des citoyens n’ont pas accès à ces services. Quand l’Etat supprime les aides sociales, ce sont des milliers de citoyens qui sont exclus de ce principe de l’égalité : la dignité). Notre pays a «perdu» son école du fait de la violence du néolibéralisme. Piketty propose, à juste titre, la démarchandisation de l’éducation et de la santé.
Michael Sandel pense que la méritocratie est le troisième pilier de l’ère néolibérale après la mondialisation et la financiarisation. Elle permet surtout de légitimer (c’est le point de vue du philosophe politique) les inégalités sociales. Le principe est pourtant mirifique : tous les citoyens vont en compétition en ayant les mêmes chances de réussite. Les gagnants brandissent leur réussite comme le fruit de leur mérite et de leur travail ; les perdants se morfondent et se culpabilisent. Entre les deux catégories sociales émergent des frontières plus ou moins poreuses. Mais la méritocratie a un problème fondamental : la compétition est biaisée au départ, puisque tous les citoyens n’ont pas les mêmes chances de réussite (il donne l’exemple des Etats-Unis où le système de l’enseignement supérieur est l’un des plus inégalitaires de la planète). C’est donc une Tyrannie du mérite et une âpre compétition sociale auxquelles l’on ne peut pas se soustraire : l’ère néolibérale a chambardé notre rapport à la réussite, à l’argent, à la valeur intrinsèque du savoir (Sandel parle de «fonction diplômante» des universités).
Le combat contre les inégalités permet aussi de garantir la matérialisation des trois dimensions de l’égalité : la première est économique et concerne la répartition des revenus et des richesses ; la deuxième est politique et porte sur la représentation, le pouvoir et la participation ; et puis la troisième englobe la «dignité», le «statut», le «respect», la «reconnaissance», l’«honneur» et la «considération». Cette troisième dimension a une importance capitale dans le monde qui est le nôtre. De fait, par-delà les considérations morales, l’obscénité des inégalités sociales a des répercussions politiques tangibles : les mouvements extrémistes tablent sur la colère populaire pour arriver au pouvoir, afin de démanteler toutes les institutions de la démocratie ; des jacqueries peuvent émerger à tout moment.
A la fin du dialogue, Thomas Piketty a cette idée si juste : «L’on ne peut pas se contenter de blâmer les populistes de droite, de rejeter la faute sur leurs électeurs «déplorables», sur leurs dirigeants pitoyables, etc. Je pense que les partis de gauche et de centre gauche qui ont exercé le pouvoir ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes et doivent reconnaître que la manière dont ils ont laissé s’installer l’internationalisme et la mondialisation ne pouvait qu’inciter les gens normaux à les détester.» L’on comprend donc que ce sont les déconfitures des élites politiques qui ont permis à Marine Le Pen et à Donald Trump, entre autres populistes, d’avoir pignon sur rue. Ces populistes de droite n’ont fait qu’exploiter le ressentiment que l’élite politique traditionnelle a suscité chez les gueux. Aux Etats-Unis, par exemple, ce sont les non-diplômés, qui se sentent méprisés par le Parti démocrate, qui ont voté massivement pour Trump. De ce fait, pour lutter contre ces partis, il faut comprendre les motivations économiques -perte d’emplois du fait de la concurrence, stagnation des salaires, détérioration des conditions de travail, etc.- de leurs électeurs et tâcher de trouver des solutions. L’économie constitue la meilleure manière de s’opposer au discours populiste, qui s’appuie en grande partie sur la dénonciation des ratages économiques de la démocratie.
Chez nous, l’opposition, notamment l’Apr, ne pourra pas combattre le parti Pastef en se contentant de commenter et de dénoncer ses actes. Ou en qualifiant ses leaders d’incultes. C’est une méthode infructueuse : on ne peut pas en finir avec ce parti sans tâcher de comprendre le gisement de colère sur lequel il s’est appuyé pour arriver au pouvoir. Au fond, l’ascension vertigineuse de Pastef est une défaite collective.
Par Baba DIENG



from Lequotidien – Journal d'information Générale https://ift.tt/8yaQg6q

Commentaires