En finir avec l’illusion du consensus

C’est une réalité bien connue dans notre pays : quand les hommes politiques, cette engeance à qui nous avons donné le pouvoir de ridiculiser notre démocratie au quotidien, s’expliquent sur le pré, ou quémandent la sympathie de la populace, c’est pour clarifier (jusqu’à quand continuera-t-on de clarifier des acquis si routiniers et si évidents ?) les règles du jeu électoral. L’on a la fâcheuse impression qu’il existe un consensus selon lequel seule l’élection peut et doit mobiliser les énergies créatrices de l’élite politique. Au moment où celle-ci passe tout son temps dans des tractations, se réunit en conclave pour faire ses délibérations, la tourbe, elle, perd de plus en plus sa dignité du fait d’une crise économique suffocante. L’économie ? Ce n’est pas leur préoccupation. Les gueux ? Ils n’ont qu’à mourir à la peine, des peines si précaires, si létales ; ils n’ont qu’à pratiquer la débrouillardise, travailler dans le secteur dit informel, gagner une bagatelle à la fin de la journée, comme de coutume, s’ils ne sont pas congédiés de nos rues et de nos villes, tels des malfrats : c’est leur seul horizon.
Il semble que le goût des hommes politiques pour les futilités soit une fatalité à laquelle l’on ne peut pas échapper, et dont les résultats désastreux nous plaisent. Le Président Faye et son Premier ministre ont réussi, depuis quelques mois, à orienter l’attention des citoyens vers la direction divertissante qu’ils ont choisie : épiloguer sur les querelles politiques, sur les candidats qui participeront à l’élection présidentielle de 2029, sur la vraie identité du traître qui a torpillé le tandem au nom de ses intérêts, et non sur l’atonie de notre économie. Sans doute ont-ils réussi leur pari (n’est-il pas bon, comme l’enseigne Philippe Braud, de changer les représentations du réel, à défaut de s’ingénier pour renverser le cours des déterminismes de celui-ci, surtout quand on a promis monts et merveilles à ses électeurs ?), puisque nous sommes au guet pour découvrir lequel des deux protagonistes va remporter le duel : on épie surtout leur observance du décorum de la République lors des cérémonies et rencontres officielles, leurs faits et gestes ; on se met surtout dans leur tête pour déceler leurs motivations les plus secrètes. Voilà, vertudieu !, la situation inimaginable dans laquelle nous vivons depuis deux longues années.
Stabiliser les règles du jeu électoral
A l’université, un de nos professeurs aimait psalmodier cette antienne : la démocratie est l’institutionnalisation du conflit. Ou un jeu au cours duquel les coups et esclandres des joueurs sont encadrés par des règles on ne peut plus claires. Avec des institutions fortes qui veillent au grain. Un jeu avec des prescriptions et des arbitres, ai-je dit. Aussi la difficulté majeure de la politique démocratique réside-t-elle dans l’établissement de règles consensuelles et justes, qui ont trouvé l’assentiment de tous les acteurs politiques. Ce travail de clarification et de légitimation des règles permet d’instaurer progressivement la confiance entre les différents protagonistes. Dans les pays où le jeu démocratique n’est pas régulé par des lois précises et impersonnelles, les trois temps de l’élection -avant, pendant et après- sont souvent générateurs de crises (un politiste qualifiait, à juste titre, les élections en Afrique de «succession de crises et crises de succession»). Et la liberté de l’électeur et la sincérité du scrutin ne sont pas garanties : c’est la chienlit.
Cela dit, dans notre pays, depuis l’adoption du fameux Code électoral consensuel de 1992, nous avons réglé ce problème : les règles du jeu électoral sont transparentes au possible et l’administration électorale est rompue à la tâche. Preuve : les théoriciens du Mortal Kombat (le volubile et le taiseux à qui nous avons donné le pouvoir sur la base des affects) ont quitté la prison pour poser leurs baluchons au Palais, en seulement quelques semaines, au bout d’une élection dont l’organisation a honoré notre pays. Et ce sont aujourd’hui ces mêmes insatisfaits qui veulent en finir avec le système électoral qui les a portés au pouvoir.
La majorité volumineuse du parti Pastef a changé, le 28 avril dernier, les conditions selon lesquelles la République choisit celles et ceux qui veulent présider à ses destinées, dans une atmosphère où règnent les vilenies et la scansion de slogans. Les dispositions jugées liberticides telles que la diffamation, cette faute si bénigne à leurs yeux, ont été supprimées du Code électoral. Le texte a été voté sans heurts, en dépit des vitupérations de l’opposition et des risques de télescopage avec l’avant-projet de loi. D’aucuns crient sur tous les toits que le texte est taillé sur mesure pour permettre à un homme de participer aux futures élections. Peine perdue : les députés du parti Pastef font savoir à leurs adversaires ou ennemis que, dans la confrontation démocratique, c’est la «majorité qui décide» ; et qu’il n’y a pas ce que les politistes Steven Levitsky et Daniel Ziblattla (cités par Clément Viktorovitch dans Logocratie, Seuil, 2025) appellent la «retenue institutionnelle», à savoir que les «gouvernants devraient s’abstenir d’user de toute l’étendue de leurs prérogatives, d’explorer les limites posées par les règles ou, pire, de s’attacher à ne respecter que la lettre de la loi tout en en violant manifestement l’esprit».
Sans doute nos hommes politiques doivent-ils tâcher de stabiliser les règles du jeu électoral, de ne pas revenir sur des acquis comme on change de chemise, de ne pas être dans un perpétuel recommencement : c’est cela l’enjeu fondamental pour notre démocratie. Et non le dialogue politique permanent. Le seul dialogue auquel nous devons aspirer, ce me semble, consiste à empêcher aux hommes politiques de modifier les lois du jeu démocratique au gré des circonstances politiques. Ou pour déifier un homme.
Rompre avec le dialogue permanent
Je ne fais pas partie de ceux qui croient que la démocratie est un dialogue sans fin entre les acteurs politiques. Elle est une confrontation agonistique qui se joue sur la base de ce que Chantal Mouffe (voir L’Illusion du consensus, Albin Michel, 2016, 200 pages) appelle un «fond commun», à savoir des règles sur lesquelles toutes les parties en conflit sont tombées d’accord et les valeurs que celles-ci ont en partage. Les protagonistes doivent se mouvoir à l’intérieur d’un «espace symbolique», pour que les formes du conflit ne détruisent pas les bases de l’association politique. Dès lors que les règles et les institutions sont consensuelles et routinières, les partis, qui doivent s’identifier à des visions politiques irréconciliables parce que l’arasement de la vie politique est une manière efficace de fabriquer des mouvements extrémistes, doivent tâcher de concentrer leur savoir-faire sur des questions urgentes telles que l’économie, la santé, l’éducation ; en un mot, sur le mieux-être des citoyens. Chez nous, hélas, on assiste à un autre schème : en dépit de tous les acquis démocratiques incontestables en vertu desquels nous avons des alternances à gogo et des institutions fortes, les hommes politiques ont décidé de faire de l’élection leur préoccupation majeure.
A observer la manière dont notre démocratie est obsédée par le dialogue au point de lui consacrer une journée entière sur l’agenda (du bas latin agenda : les «choses à faire») de la République, l’on comprend aisément les raisons pour lesquelles la politique est réduite à une affaire de tractations et de petits arrangements entre les politiciens. On n’entend jamais une bonne partie de ceux-ci épiloguer sur l’économie, sur l’éducation, sur la santé, sur la diplomatie, etc. Ils n’ont qu’un seul sujet de prédilection : le Code électoral, puisque c’est facile d’en discuter. Même les plus besogneux peuvent le faire. En faisant du dialogue politique une activité permanente à laquelle participent tous nos Cottard avec enjouement, notamment une certaine société civile dont le goût pour les crises artificielles n’est plus à démontrer, on donne à l’élite politique l’opportunité rêvée de ne jamais s’intéresser aux premières préoccupations du citoyen : manger, se soigner, aller à l’école, avoir un toit sur la tête, se vêtir… Et on ôte surtout à la politique son sens fondamental : celui de la recherche de l’ordre juste et du bien commun.
Le dialogue permanent entre les politiciens est, in fine, une manière de renforcer la démocratie électorale, celle-là même qui se résume à l’élection. On revient toujours sur les mêmes sujets. Après avoir réussi à mettre fin à ce que Aminata Diaw appelle la «démocratie des lettrés» (in Momar-Coumba Diop (dir.), Sénégal. Trajectoires d’un Etat, Dakar, Codesria, 1992, page 299 à 329) grâce à l’essor vertigineux de la presse dans les années 1990, nous devons aspirer hic et nunc à une démocratie substantive. C’est-à-dire faire de notre démocratie un régime qui, par-delà la garantie des libertés fondamentales, permet à chaque citoyen de vivre décemment. Pour ce faire, il faut, entre autres mesures fondamentales, en finir avec l’illusion du consensus, avec ce cycle de dialogues entre les arrivistes.



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