Le Coran et les hommes politiques

La Cour suprême a rendu son verdict. L’ancien ministre Pape Malick Ndour doit aller en prison. Le juge suprême rejette son pourvoi et confirme son maintien en détention préventive dans le cadre de la poursuite de l’enquête en évoquant plusieurs motifs.

D’abord, la Cour a considéré que l’absence de participation de l’inculpé au moment où l’expertise a été ordonnée ne remettait pas en cause la valeur juridique du rapport. Elle estime en effet que le contradictoire a été respecté, puisque Pape Malick Ndour a eu la possibilité de débattre des conclusions du rapport et n’a pas demandé de contre-expertise. Ce rapport peut donc être retenu contre lui. Ensuite, la haute juridiction a souligné l’existence d’«indices graves et concordants» permettant de penser que Pape Malick Ndour a participé aux infractions reprochées. Elle considère que les conditions pour éviter la prison, comme l’absence de contestation sérieuse, n’étaient pas réunies dans ce dossier. Enfin, la Cour suprême a écarté l’argument selon lequel les juges n’auraient pas répondu à toutes les demandes. Elle estime qu’en ordonnant la détention, ils ont implicitement rejeté la demande de maintien sous surveillance électronique.

Pour rappel, Pape Malick Ndour a été inculpé, entre autres, d’association de malfaiteurs, de blanchiment de capitaux, ainsi que de détournement de deniers publics sur 2, 7 milliards de F Cfa. Le 7 novembre 2025, le président du Collège des juges d’instruction du Pool judiciaire financier avait rendu une ordonnance permettant à Pape Malick Ndour d’être placé en liberté provisoire avec bracelet électronique. Toutefois, cette décision a été contestée par l’Agent judiciaire de l’Etat et Procureur financier. En conséquence, la Chambre d’accusation financière a annulé la décision initiale du juge et ordonné le placement en détention provisoire de Pape Malick Ndour. Face à cette incarcération, celui-ci a saisi la Cour suprême afin de demander l’annulation de la mesure de détention.

Si Pape Malick Ndour a pris un seul franc…
Pour contester la décision d’incarcération de Pape Malick Ndour, ses avocats ont développé plusieurs arguments d’ordre technique devant la Cour suprême. Ces points, essentiels au débat, visent à remettre en cause la légalité et la pertinence des éléments ayant conduit à sa détention provisoire. La défense de l’ancien ministre s’est opposée à la prise en compte du rapport d’expertise utilisé pour prouver les faits de détournement de fonds. Selon elle, ce rapport ne pouvait être opposé à Pape Malick Ndour, car celui-ci n’avait pas été associé à sa réalisation avant son inculpation. Cette absence de participation porterait atteinte au principe du contradictoire, fondamental en matière pénale. Les avocats ont également souligné une incohérence dans le raisonnement des juges d’appel. D’une part, ceux-ci reconnaissaient que le rapport d’expertise était, en principe, «inopposable», c’est-à-dire juridiquement non recevable contre Pape Malick Ndour. D’autre part, ils s’appuyaient néanmoins sur ce même rapport pour justifier le placement en détention, ce qui constitue, selon la défense, une contradiction manifeste. Enfin, la défense a soutenu que le recours au bracelet électronique constituait une alternative suffisante au mandat de dépôt, permettant d’assurer le contrôle de Pape Malick Ndour sans recourir à l’incarcération. Elle estimait que les conditions légales pour justifier la détention provisoire n’étaient pas réunies dans ce dossier, et que la mise en place d’une mesure de surveillance électronique aurait permis de préserver les garanties de représentation en Justice sans porter atteinte à sa liberté.

Dès que la Cour suprême a rendu son verdict, l’ancien ministre s’est fendu d’un post sur sa page Facebook. «Si mes lâches adversaires veulent que j’aille en prison, je le ferai la tête haute, avec la dignité qu’ils n’auront jamais. S’ils veulent que je porte ma croix, je la porterai car comme le Christ, je n’ai commis aucun crime, aucun péché», dit-il. Non sans ajouter : «Un homme injustement privé de liberté conserve toujours une chose que ses accusateurs n’auront jamais : la paix de la conscience.» Il ne manque pas de remercier «tous les Sénégalais» qui le soutiennent et leur demande : «Si l’envie de prier pour moi vous vient, répétez simplement cette invocation : «Ô mon Dieu, si Pape Malick Ndour a pris un seul franc sur les 2, 7 milliards dont on l’accuse, qu’il ne bénéficie jamais de Ta Miséricorde, ni ici-bas ni dans l’Au-delà. Mais s’il est innocent, accorde-lui la victoire face à ses adversaires.».»

Pape Malick Ndour, à l’image de ses devanciers, se réfugie derrière le Saint Coran pour clamer son innocence. Cette pratique consistant, pour des hommes politiques, à jurer sur le Coran est un acte chargé de symbolisme, mêlant engagement politique, conviction personnelle et, parfois, stratégie de communication. Elle se manifeste dans différents contextes, allant de l’investiture officielle à la justification publique face à des accusations.
Se disculper ou défendre son honneur

Avant l’ancien ministre de la Jeunesse, le député Farba Ngom s’était présenté devant les députés muni d’un exemplaire du Livre Saint des musulmans, dans le cadre des accusations grotesques de la ministre Yassine Fall, portant sur la détention de téléphone en milieu carcéral.

Aliou Sall était au centre de l’attention en 2019, suite à la diffusion par la Bbc d’un reportage l’accusant d’avoir reçu des pots-de-vin dans le cadre d’une transaction entre Timis Corporation, société qu’il représentait lors de l’attribution de blocs d’exploration pétrolière et gazière, et la société britannique BP. Dès le début de la polémique, Aliou Sall a pris la parole devant la presse pour nier fermement toutes les accusations portées contre lui. Malgré ses démentis, les soupçons et critiques à son encontre n’ont pas faibli. Le documentaire évoquait notamment 12 milliards de dollars de royalties que BP devrait verser à Timis Corporation sur quarante ans, un chiffre que BP, Kosmos (autre protagoniste), le gouvernement du Sénégal et la Mauritanie ont tous démenti. Certains Sénégalais ont alors revendiqué leur part, calculant que si les 6000 milliards de francs Cfa supposément détournés avaient été répartis équitablement, chaque citoyen aurait reçu 400 000 francs Cfa. Face à la polémique persistante, Aliou Sall est intervenu de nouveau le lundi 24 juin 2019, annonçant sa démission de son poste de Directeur général de la Caisse des dépôts et consignations (Cdc) de manière spectaculaire : vêtu de blanc, la main droite posée sur un exemplaire du Coran.

En 2005-2006, l’arrestation de Idrissa Seck, dans le cadre des «Chantiers de Thiès» et d’une accusation d’attentat à la sûreté de l’Etat, a marqué un tournant majeur dans la sphère politique sénégalaise. Après son incarcération, Amath Dansokho s’était exprimé devant la presse à la suite d’une visite rendue à Seck en prison. Il avait alors révélé que le conflit entre Abdoulaye Wade et son ancien protégé, surnommé le «jardinier de ses rêves», trouvait son origine dans une affaire d’argent. Au même moment, la rumeur circulait avec insistance dans les salons politiques : Karim Wade, fils du Président Abdoulaye Wade, aurait été intercepté à Paris en possession de deux mallettes bourrées de billets. Selon cette version, c’est grâce à l’intervention de Abdou Diouf, alors Secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie, que cette affaire aurait été étouffée. Idrissa Seck aurait été envoyé sur place pour récupérer l’argent, mais celui-ci aurait disparu, suscitant la colère du Président Wade. Ce dernier aurait alors utilisé le prétexte des «Chantiers de Thiès» pour incarcérer le maire de la ville éponyme.

Ce récit a été relayé par le journal L’Obs, dirigé à l’époque par Alioune Ndiaye. Se sentant diffamé par ces accusations, Karim Wade a intenté une action en Justice et réclamé 700 millions de francs Cfa de dommages et intérêts. Le jour du procès, Karim Wade s’est présenté au Tribunal muni d’un exemplaire du Coran et a juré ne pas être mêlé à cette histoire. Finalement, le Tribunal a condamné le journal à lui verser 40 millions de francs Cfa de dommages et intérêts.

En 1998-1999, à l’issue des élections législatives, le Parti démocratique sénégalais (Pds), principal parti d’opposition face à Abdou Diouf, a traversé une période de turbulences au sein de sa direction. Me Abdoulaye Wade et Me Ousmane Ngom, alors numéro 2 du parti, s’affrontent par médias interposés, multipliant les accusations réciproques. Dans ce contexte tendu, Me Wade défie publiquement son adversaire : il propose qu’ils se retrouvent le vendredi à la mosquée de Mermoz, afin de jurer sur le Coran devant les fidèles, juste après la prière. La réponse de Me Ousmane Ngom ne se fait pas attendre. Il ironise sur la proposition en déclarant que voir Wade à la mosquée serait une véritable surprise, qualifiant ce dernier de quelqu’un qu’il n’a jamais vu prier. Ngom conclut en affirmant que Wade tient des discours de démocrate mais agit en monarque, soulignant ainsi le décalage entre les propos et les actes de son rival.

C’est dire que dans la vie publique, le recours au serment, bien que répandu, demeure essentiellement un geste moral. Il est aisé pour tout individu de jurer, et cet acte revêt une dimension symbolique forte, traduisant la volonté de se disculper ou de défendre son honneur face à la polémique.

Cependant, il convient de rappeler que la République se situe au-dessus des simples considérations morales. En effet, prêter serment ne suffit pas à éteindre les controverses ou à innocenter une personne aux yeux de l’opinion. Seule la Justice détient le pouvoir d’établir la culpabilité ou d’innocenter un individu. Ainsi, malgré la portée morale du serment, la résolution des différends et la réhabilitation de l’honneur relèvent exclusivement du domaine judiciaire. Il convient toutefois de souligner que ceux qui ont pris l’opinion à témoin en jurant n’avoir rien à se reprocher ont été blanchis par la Justice ensuite. Sauf le …corrupteur de la jeunesse.

A ce propos d’ailleurs, il faudrait se rappeler l’épisode de la demoiselle Adji Sarr, lors de sa première apparition publique télévisée, qui demandait à la personne qu’elle avait accusée d’agression sexuelle de «prouver son innocence en jurant sur le Saint Coran». Elle affirmait même être prête à retirer sa plainte si son «tortionnaire» faisait ce qu’elle lui demandait. A ce jour, M. Sonko ne s’est jamais soumis à cette requête.
Par Bachir FOFANA



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