Le 24 mars 2024, le Sénégal n’a pas élu un homme seul. Il a validé un tandem, un récit et une promesse de rupture à deux voix. «Diomaye moy Sonko» n’était pas un slogan de circonstance. C’était l’acte de naissance du pouvoir, le sceau d’une légitimité construite dans la fusion entre une figure institutionnelle et une figure tribunitienne. Le vote n’a pas seulement désigné un Président. Il a consacré une équation politique dans laquelle l’un incarnait la fonction et l’autre l’élan, l’un la forme de l’Etat et l’autre la charge du mouvement. C’est ce montage, et non la seule personne de Bassirou Diomaye Faye, qui a été plébiscité par les urnes. Cette précision est décisive, car elle interdit toute lecture simpliste de la séquence actuelle. En 2024, les électeurs n’ont pas choisi un président abstrait, détachable de l’histoire récente de Pastef, des épreuves judiciaires de Sonko, des mobilisations de rue, de la ferveur militante et du sentiment de dépossession politique accumulé pendant les années Macky Sall. Ils ont voté pour un bloc de sens. Ils ont voté pour une continuité incarnée à deux niveaux : l’un juridiquement investissable, l’autre politiquement irremplaçable.
Le 22 mai 2026, Bassirou Diomaye Faye a rompu ce contrat. En limogeant Ousmane Sonko, il n’a pas seulement renvoyé un Premier ministre. Il a frappé la source politique de sa propre légitimité et ouvert une séquence où le pouvoir doit désormais prouver qu’il peut tenir sans l’énergie qui l’a porté. Le décret a eu l’effet d’une clarification brutale : il a signifié que le Président entendait gouverner non plus avec l’équilibre initial, mais contre lui s’il le faut. Ce geste marque moins une réorganisation gouvernementale qu’une tentative de redéfinition de l’origine du mandat. Or, ce genre de réécriture ne se fait jamais à coût nul. Car lorsqu’un pouvoir issu d’une fusion décide soudain de se présenter comme un pouvoir simple, autonome, autosuffisant, il doit affronter une objection redoutable : si l’équilibre initial était accessoire, pourquoi l’avoir sacralisé pendant la campagne et au début du mandat ? Et s’il ne l’était pas, au nom de quoi peut-on le casser sans rompre avec la promesse originelle ? Voilà le piège dans lequel le chef de l’Etat s’est placé lui-même.
Ce n’est pas une banale querelle de sommet. C’est une reprise en main. La crise n’est pas seulement politique. Elle est une crise de sens. Dans un régime semi-présidentiel, on peut toujours invoquer la hiérarchie des fonctions, rappeler que le Premier ministre tient sa place du chef de l’Etat et que la Constitution tranche en dernier ressort. Mais la politique réelle ne se réduit jamais à l’architecture des textes. Elle obéit aussi aux imaginaires de victoire, aux dettes symboliques, aux promesses implicites et explicites faites à une base. C’est là que l’acte présidentiel devient périlleux : il est peut-être légal dans sa forme, mais il fracture le récit qui l’avait rendu possible. Or, dans les moments de crise, la légalité ne suffit jamais à emporter l’adhésion si elle donne le sentiment de servir une entreprise d’effacement ou de réécriture de l’histoire. Le président de la République a pour lui le droit de décider. Encore lui faut-il convaincre qu’en décidant ainsi, il ne dénature pas le mandat et le programme qu’il prétend protéger. A défaut, l’autorité apparaît moins comme une restauration de l’Etat que comme une captation de l’héritage collectif au profit d’une version solitaire du pouvoir.
Le choc ne vient pas de l’opposition. Il vient du cœur du pouvoir. Le Président se retrouve face à ce qui, hier encore, faisait sa force. Voilà pourquoi la séquence actuelle est plus grave qu’une tension ordinaire entre les deux têtes de l’Exécutif. Elle ne met pas seulement aux prises deux hommes. Elle oppose deux lectures concurrentes du mandat né de mars 2024 : l’une, présidentielle et verticale, qui veut faire prévaloir l’onction institutionnelle ; l’autre, partisane et militante, qui rappelle que cette onction n’aurait jamais existé sans la matrice politique de Pastef et la centralité de Ousmane Sonko dans l’imaginaire de la rupture. C’est une lutte pour la définition de la source. Qui a fait le roi ? La Constitution, dira le camp présidentiel. Pastef, répondra la base. Entre les deux, il n’y a pas de compromis rhétorique durable. Il y a un rapport de force, et c’est précisément ce rapport de force que le limogeage du Premier ministre a mis à nu. Car la vraie question n’est plus seulement de savoir qui gouverne. Elle est plus brutale : qui incarne encore le pouvoir, qui parle en son nom, et qui ose désormais contester ce qu’il a lui-même contribué à installer au sommet de l’Etat ?
La fracture intérieure
L’opposition classique est hors sujet. Elle conteste de l’extérieur. Ici, la fracture est interne. Elle touche la charpente même du pouvoir. Les partis adverses peuvent bien dénoncer, commenter, ironiser ou spéculer sur l’affaiblissement du sommet de l’Etat : ils ne sont pas la cause du séisme. Ils n’en sont que les spectateurs, à la limite opportunistes. La vraie difficulté est ailleurs : elle tient au fait que la majorité née de la rupture de 2024 n’est plus sûre de parler la même langue politique. Ce qui vacille, ce n’est donc pas seulement une coalition gouvernementale. C’est l’unité du bloc historique qui avait imposé l’alternance. Cette distinction est capitale. Une opposition extérieure peut être contenue, contournée, affrontée. Une fracture interne, elle, ronge la crédibilité de l’intérieur. Elle sape les fidélités, brouille les lignes de commandement, et surtout elle introduit le soupçon le plus dangereux pour un pouvoir neuf : celui de trahir ce pourquoi il a été porté au sommet.
La vraie fracture est dedans. Elle traverse la majorité, bouscule sa hiérarchie et met à nu une vérité simple : le pouvoir ne tient plus sur le même récit. Depuis des mois, les signes avant-coureurs s’accumulaient : divergences publiques, rappels à l’ordre implicites, montée en puissance d’une coalition présidentielle parallèle voulue comme autonome, critiques réciproques sur la méthode, la ligne et le tempo. Ainsi, la défenestration du Pm n’a pas créé la crise. Il l’a simplement officialisée. Il a mis fin au flou utile dans lequel chacun pouvait encore prétendre que la tension n’était qu’une turbulence. Désormais, le conflit est installé au centre. Et ce conflit a une conséquence immédiate : il oblige chaque camp à se compter, à vérifier ses relais, à mesurer la profondeur réelle de son assise. Le Président a la machine d’Etat et le décret. Pastef a l’épaisseur militante et la rue. Entre l’appareil et le mouvement, nul ne sait encore lequel pèse le plus lourd lorsque le récit commun se brise.
Le nerf de la légitimité
Depuis 2024, Pastef n’était pas un appoint. Il était l’armature politique du pouvoir. Sonko n’était pas un supplément. Il en était la charge, l’énergie, la clef. Il faut insister sur ce point, car il est au centre de toute la confusion actuelle. La victoire de Bassirou Diomaye Faye au premier tour, avec 54, 28% des voix, a été le fruit d’un transfert de légitimité exceptionnel, rendu possible par la désignation de sa candidature comme véhicule de substitution de l’offre politique initialement portée par Sonko. Autrement dit, Diomaye n’a pas gagné malgré Sonko, ni à côté de lui. Il a gagné à travers lui, dans un dispositif où la personne du Président élu était indissociable d’un capital politique plus large que lui. En le retranchant, Diomaye ne simplifie pas la phrase. Il en retire le nerf. C’est même là que la métaphore grammaticale devient décisive : Pastef n’était pas l’opposition du pouvoir, il en était l’apposition. Non pas une force extérieure chargée de contester, mais une composante interne chargée de préciser, de prolonger et de densifier la promesse initiale. Et c’est précisément pour cela que la crise présente déborde la seule question des rapports personnels. Elle touche au noyau de la représentation. Qui, du Président ou du mouvement, porte désormais l’authenticité de la rupture ? Si la réponse devient incertaine, tout l’édifice s’en ressent.
C’est pourtant ce qu’il a fait. En écartant Ousmane Sonko, Bassirou Diomaye Faye a choisi la verticalité nue. Il a parié que la légitimité institutionnelle suffirait là où, jusqu’ici, la force venait d’un partage politique. C’est un pari compréhensible du point de vue de l’autorité d’Etat : aucun chef ne peut durablement accepter d’être publiquement contesté par son Premier ministre sans voir sa propre fonction s’éroder. Mais ce qui peut se comprendre dans la logique du pouvoir se révèle autrement plus risqué dans la logique du mandat. Car la base qui a porté l’alternance ne raisonne pas seulement en termes de procédure. Elle raisonne en fidélité, en cohérence et en continuité. En se séparant de Sonko sans offrir un récit politique immédiatement crédible de cette séparation, Diomaye a pris le risque d’apparaître moins comme le gardien des institutions que comme l’homme qui s’arrache à la promesse qui l’a fait roi. Ce n’est pas un détail de communication. C’est une faille stratégique. L’histoire politique sénégalaise montre d’ailleurs qu’une rupture au sommet n’est jamais une simple affaire de procédure : elle recompose des fidélités, déplace des blocs et oblige toujours le pouvoir à refaire publiquement le récit de sa légitimité.
Le pari est brutal. La faute peut l’être aussi. Car on ne retire pas Pastef du dispositif de gestion du pouvoir sans dénaturer le mandat. En voulant épurer le pouvoir, Diomaye l’a peut-être fragilisé. Il a voulu sortir d’une dualité qu’il jugeait peut-être encombrante, mais cette dualité n’était pas une anomalie secondaire : elle était le cœur de la promesse. Le Président peut toujours chercher à reconstituer autour de lui une coalition plus disciplinée, plus institutionnelle, plus docile à son tempo. Il lui faudra alors répondre à une question très simple : cette nouvelle majorité sera-t-elle encore la continuation du mandat populaire de 2024, ou l’amorce d’un autre cycle, moins charismatique, plus froid, peut-être plus gouvernable, mais politiquement appauvri ? C’est ici que se joue l’essentiel. Un pouvoir peut survivre à une crise d’autorité. Il survit beaucoup moins bien à un doute sur son authenticité. Or, le limogeage de Sonko ouvre exactement ce doute : le Président veut-il sauver le mandat, ou le redéfinir à son profit ?
Le parti n’a pas voulu rompre. Il a voulu peser. Le Président, lui, a traité cette tension comme une dissidence. C’est là qu’il a durci la crise. Tout indiquait pourtant que le conflit portait moins sur la finalité du projet que sur sa maîtrise : qui fixe le cap, qui décide du rythme, qui arbitre les fidélités, vers qui fait-on allégeance, qui parle au nom de la rupture ? En répondant par l’éviction, le chef de l’Etat a choisi la méthode la plus nette, mais aussi la plus coûteuse politiquement. Il a tranché un problème politique comme on règle un problème administratif. Or, une formation politique comme Pastef n’est pas une simple courroie de transmission. C’est une matrice de mobilisation, une mémoire de lutte, un appareil de fidélités croisées. On ne la congédie pas comme un cabinet. On peut la marginaliser institutionnellement. On ne l’efface pas symboliquement par décret. C’est pourquoi l’épreuve qui s’ouvre n’est pas seulement celle du casting gouvernemental. C’est celle de la capacité du Président à reconstruire, ou non, une grammaire politique dans laquelle l’Etat et la base cesseront de se regarder comme des rivaux.
Par Bachir FOFANA
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